« JE VEUX TÉMOIGNER POUR MON PÈRE, MORT DU TRAVAIL »

suicide boulot

 

Un texte émouvant dont nous vous recommandons la lecture

 » Mourir à cause du travail, c’est précisément l’histoire de mon père.
Il s’appelait Richard.
Papa s’est pendu dans le garage alors que j’étais encore un ado et ma sœur, un bébé.
Ça fera 12 ans cette année et je n’ai pourtant rien oublié.
Quand j’y repense, j’ai des émotions qui me remontent. C’est automatique.
Je revois tout comme si c’était hier :
La porte du garage entrouverte et les adultes qui m’interdisaient d’aller y voir.
Ma mère qui pleurait, qui allait et venait, et qui m’embrassait pas comme d’habitude.
Elle avait une drôle de voix ma mère.
Elle tremblait, elle gémissait, elle se décomposait.
Elle s’est effondrée sur l’épaule d’une voisine, sanglotant à tomber par terre.
Des gens l’ont relevée pour lui redonner sa dignité.
On comprenait rien de ce qu’elle baragouinait.
C’était plus des mots dans sa bouche.
C’était que de la douleur.
Elle avait vu quelque chose de terrifiant.
La mort toute crue.
C’est elle qui a trouvé mon père pendu.
J’avais jamais imaginé que je verrais un jour ma mère comme ça, dans cet état de panique.
C’était hallucinant.
Un véritable choc pour moi.

Il y a aussi eu les policiers et le médecin.
Avec l’air grave, ils constatèrent la situation avant de tout mentionner par écrit :
Heure du décès, condition de la mort, message laissé par le défunt.
Un petit bout de papelard coincé sous un outil, griffonné de traviole et signé.
Environ trente mots de souffrance jetés maladroitement avant de bondir dans le néant.
Même encore aujourd’hui, je ne peux pas les relire.
C’est impossible à affronter.
Ce sont les mots les plus insupportables qu’il m’ait été donné de voir.
Si mon souvenir est exact, et il doit l’être normalement, j’avais 14 ans.
C’était l’été et j’avais le droit de sortir avec des personnes plus âgées et responsables.
On venait de rentrer de la ville d’à côté.
On avait vu » Taxi 2 » au ciné avec une glace après la séance.
J’avais encore plein d’images sensationnelles dans la tête :
La 406 blanche tunée au max, les courses poursuites, les japonais et les flics.
D’un seul coup, ça faisait tout bizarre de voir une vraie voiture de police devant chez nous.
Pourquoi elle était là ?
D’habitude, on n’avait jamais de problème avec qui que ce soit.
Jamais arrêtés, jamais d’histoire de voisinage, jamais de plainte.
On était la famille la plus tranquille de la rue.
Mes parents voulaient d’ennui avec personne.
Cette bagnole là, gyro allumé, c’était pas bon signe.
Donc, forcément c’était pas pour rire. Là, c’était pas un film.
Depuis, je déteste la série des » Taxi « .
Je peux plus voir une 406 blanche en peinture.

Autour de nous, il y avait plein de gens qui nous regardaient.
Parfois, les gens étaient chez eux, à la fenêtre ou juste derrière les thuyas.
On s’avançait vers la maison, moi et la personne qui m’accompagnait.
Il y a même des visages que je ne connaissais pas, que j’avais jamais vu.
C’était pour certains des gens du bout de la rue.
C’est clair, je n’étais pas préparé à me prendre en pleine poire la mort de mon père.
On m’a expliqué les choses tout en me ménageant, et on s’y est pris très mal.
Tout le monde sait parler à un tout petit ou un très grand, mais pas à un môme de 14 ans.
C’est ce que je constate avec l’avancée en âge, avec la maturité d’aujourd’hui.
Je ne chialais pas, juste que je comprenais mais que j’enregistrais pas.
J’étais pas en mode » rec « .
J’étais paumé.
C’était si abrupt, si soudain, si impossible, et même pas envisageable du tout.
Je savais où était maman, mais, où il était lui, papa ?
Dans la foulée, j’ai vu le corps partir, emporté par des ambulanciers.
Il est passé seulement à une dizaine de mètres de moi.
Il était emballé dans quelque chose d’épais et de gris.
Je n’ai pas su quoi car on a bien fait en sorte que je ne puisse pas voir jusqu’au bout.
Un adulte qui sanglotait m’a mis la main devant les yeux et m’a serré contre lui.
Sans doute pour censurer une image de ma mémoire qui allait me poursuivre toute ma vie.
Trop tard, c’était déjà imprimé.

Allongé, papa est parti, et maman aussi avec la police.
Ils ne voulaient pas qu’elle conduise sous l’effet de l’émotion.
Elle aurait fait n’importe quoi.
Après, tout s’est arrêté très vite.
Plus d’agitation, plus de foule, plus d’aboiement de chien.
Plus de gyrophare bleu le long du mur de la maison.
Le silence s’est abattu sur nous comme une chape de plomb.
On avait l’impression que tout redevenait normal, mais ça ne l’était pas.
Des amis de mes parents sont venus à la rescousse, et de la famille aussi.
Une dame que je connaissais mal, nous a préparé le dîner à moi et ma soeur.
Dans la cuisine, elle nous a tenu compagnie tout le temps du repas.
Elle animait la conversation avec des banalités de mon âge, pour garder mon attention.
Ma sœur, elle a réclamé un peu maman, puis plus rien.
Elle s’est contentée à jouer avec sa cuiller.
Dans la pièce d’à côté, on pleurait et on parlait tout bas.
C’est là que tout mon intérêt était pourtant porté, hors de la cuisine.
La porte était toujours un peu entrebâillée car la dame parlait aussi avec les gens du salon.
Je regardais les visages rougis et les mouchoirs triturés par les doigts.
Bons ou mauvais, les mots ne servaient plus à grand chose.
A la suite, comme un tout petit qu’on emmène au lit, j’ai brossé mes dents et enfilé mon pyjama.
On m’a couché alors qu’il faisait encore jour.
Le soleil jaune filtrait à travers les volets.
Tout seul dans la pénombre, j’entendais les voix des copains qui jouaient dehors au ballon.
Peut-être que leurs parents ne leurs avaient pas dit pour mon père.
J’ai vécu cet isolement brutal comme une punition.
J’avais été comme jeté aux oubliettes.
J’étais tout seul au premier étage et tout le monde était en bas à parler.
On n’a pas idée d’abandonner un gamin tout seul dans son lit alors qu’il vient de perdre son père.
Ça semble pas grave, mais c’est carrément cruel.
Il ne peut pas dormir, il ne peut que cogiter et avoir une méga-trouille.
A savoir que je ne pleurais toujours pas.
Je ne disais rien. J’attendais et j’obéissais parce que j’étais paralysé.
Je me repassais les sons et les images en boucle, pour tirer un sens à tout ça.
Les larmes sont venues beaucoup plus tard, lorsque ma mère est revenue à la maison.
Elle a parlé dix minutes avec quelqu’un en bas, puis elle s’est retrouvée seule dans le salon.
Du haut de ma chambre, j’entendais ses pleurs qui faisaient venir les miens.
Tampis si j’allais me faire gronder.
Chez nous, quand on était au lit, on ne se levait pas, c’était interdit.
Je suis descendu, et j’ai accompli ce soir là ma première action d’adulte.
J’ai tenté de consoler ma mère sans lui demander un câlin, mais en lui parlant.
Je lui ai posé de nombreuses questions.
Je lui ai demandé ce qui allait se passer après, sans papa.
Jamais j’aurais fait ça avant car j’étais un petit roi inconscient.
Papa et maman pour toujours, en train de s’occuper de moi.
La vie était belle et je ne le savais même pas.

Pour parler de mon père :
Longtemps il a été chauffeur routier sur de la longue distance.
Il a fait de l’international dans sa jeunesse, puis plus que du national à ma naissance.
Un métier pas évident à conjuguer avec une vie de famille.
Papa aimait la route tout autant qu’il nous aimait nous, j’en suis certain.
Comme il ne pouvait pas trancher, il a pris les deux : La maison et le camion.
Il avait une passion authentique pour les poids lourds.
Une passion qu’il expliquait bien aux autres et aux amoureux de la route.
Son rêve : tenir pendant 2000 bornes un road-train sur la Stuart highway, en Australie.
Le quotidien des truckers de là-bas, mais un moment de bonheur simple pour lui.
Mais, il n’a pas réalisé son rêve.
C’est peut-être un jour quelque chose que je ferais pour lui rendre hommage.
Pendant les fêtes, il pensait toujours à m’offrir des modèles réduits.
Dans ma chambre, j’avais tous les grands constructeurs : Scania, Berliet, Volvo, Kenwood…
C’était pas des maquettes fragiles et compliquées à peindre mais du solide en métal.
C’était des vrais jouets qui ont mordu la poussière.
Il y en a même qui ont mangé du gravier et pris des éclats sur la peinture.
Ils sont toujours là, chez ma mère, avec pas mal de mètres au compteur.
J’avais aussi plein d’affiches aux murs de trucks américains.
Si aujourd’hui j’aime la route, si je vis sur la route, c’est grâce à papa.
Je lui dois mon goût pour l’asphalte.
Je ne suis heureux que sur la route, et chez maman.
Là dessus, mon père a toujours été un modèle pour moi.

Papa a bossé pour une famille de galeux qui ont exploité sa gentillesse.
Comme il rendait presque tout le temps des services, on lui en demandait toujours plus.
Même pendant ses congés, il devait faire parfois des extras en local avec une camionnette.
C’était ça ou sinon il avait droit à du chantage sur la paie à la fin du mois.
Ça arrangeait bien sa charogne de patron, une ordure de première.
Mon père n’était même pas encore incinéré que cet empafé embauchait déjà un autre chauffeur.
Il lui a tout donné des affaires de mon père.
C’est ce qui m’a choqué le plus.
Le remplaçant aussi n’a pas tenu le coup.
Mais lui, il a eu le courage d’aller jusqu’aux prud’hommes.
J’ai jamais su s’il avait gagné contre l’autre crapule.
Dans cette boite, ils étaient tous plus ou moins des esclaves aux ordres de Dieu, le père.
Si j’ai de la méfiance envers les patrons aujourd’hui, c’est à cause de lui, de ce négrier.
Tout pour le fric, rien pour les hommes.
Combien il y en a qui ont les dents longues ?
Moi je sais : un sacré paquet.

Là où mon père a fait son tord :
Le défaut principal de mon père était de ne pas savoir dire non.
Le second était de ne jamais se plaindre, pour ne pas contrarier son entourage.
C’était sa hantise.
Il avait vu trop de disputes dans sa jeunesse, ça l’avait traumatisé.
Jamais s’engueuler avec personne, c’était une règle importante avec la famille et les amis.
A cause de ça, on n’a pas vu le vent vraiment venir.
Il avait juste une baisse de forme un peu passagère dans les derniers temps.
Il avait une tendance à être encore moins bavard que d’habitude.
Déjà qu’il ne parlait pas beaucoup et qu’il n’exprimait pratiquement pas ses émotions.
On n’a pas remarqué qu’il était devenu dépressif au dernier stade.
De ça, ma mère s’en est longtemps voulue de n’avoir rien vu.
Il n’en pouvait plus, mais il ne disait rien.
C’était pas dans son éducation.
J’ai même jamais vu pleurer mon père, sauf avec les oignons.
Il a caché sa souffrance jusqu’à la rupture.
Par peur d’avoir l’air affaibli ou par peur du qu’en-dira-t-on des voisins.
J’ai même pensé qu’il avait fait ça sur un coup de tête.
On ne le saura jamais.

Aujourd’hui mon choix de ne pas vouloir entrer dans le monde du travail s’appuie sur tout ça.
Cette douleur a rempli une partie de ma vie.
C’est une douleur dont, honnêtement, je n’arrive pas à faire encore le deuil.
Accepter, tirer un trait, ça serait comme renier la souffrance de mon père.
Ça serait dire finalement oui à un système injuste qui ne sert que les gens douteux et les riches.
J’ai pas envie d’être fataliste.
Je préfère être pauvre et indépendant que dans la norme et malheureux.
D’accord, mon expérience n’est pas celle des autres.
Mais aujourd’hui, je ne vois personne de content dans son emploi.
Même les gens passionnés par leur métier, ils rament pour être heureux.
C’est vrai qu’ils ont la foi, mais ils ont aussi toujours un incompétent au dessus d’eux.
C’est pas la faute à la crise.
Elle n’a rien inventé.
C’est seulement que le monde du travail est profondément abject.
Il l’a toujours été.

Si j’ai un dernier truc à dire, c’est pour tous les parents au bord du suicide.
Votre taf ne vaut pas le coup de faire souffrir vos enfants, vos maris, vos femmes.
Ouvrez vous et parlez.
Il faut vous libérer. »

 

Source ==> http://mondernierjob.unblog.fr/2010/07/08/je-veux-temoigner-pour-mon-pere-mort-du-travail/

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4 réflexions sur “« JE VEUX TÉMOIGNER POUR MON PÈRE, MORT DU TRAVAIL »

  1. Jocelyne dit :

    Merci! bon, nécessaire et utile témoignage ,
    Je suis retraitée de la FPT des Centres de Planification et d’Education Familiale CPEF/PM PMI (Protection Maternelle et Infantile) comme CCF (Conseillère Conjugale et Familiale) J’ai eu à accompagner quelques ados qui avaient découvert un de leur parent qui s’était suicidé, par pendaison. Je reconnais combien la parole entendue et donnée, peut avoir des effets thérapeutiques salutaires encore merci

  2. Cécile dit :

    Tout simplement magnifique et terrible à la fois!

  3. Moonath dit :

    merci pour ce témoignage émouvant…
    perdre un parent par suicide est un deuil traumatique difficile à apaiser réellement…

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