Une Odyssée humaine

 

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Cette histoire se déroule dans un pays du sud, fort lointain.
Ce pays est dirigé, depuis quelques décennies, par un pouvoir autoritaire et corrompu, soutenu par certaines chancelleries occidentales et par quelques multinationales en échange de certaines matières premières à moindre prix.
Dans un village assez éloigné des zones urbaines, de la capitale, des paysans cultivent des légumes, céréales, etc.

Les enfants se voient obligés de travailler, l’école n’étant point gratuite… Le service public est inexistant car l’argent du contribuable, ainsi qu’une grande partie de l’aide internationale, sont captés par le pouvoir en place. Il est d’ailleurs d’usage de dire que ce sont les pauvres des pays occidentaux riches qui engraissent les élites riches et corrompues des pays du sud.

Travail éprouvant donc. Harassant. Jour et nuit. Mois après mois. Sous un soleil de plomb. Orages, outils traditionnels, terres ingrates, insectes… Tout est fait pour éprouver le courage de ces damnés.
Vient donc – enfin – la période des moissons, période tant attendue par ces forçats des temps modernes. Nos paysans se rendent donc dans les petites villes environnantes pour y vendre leurs produits.
Et là, horreur !! il s’avère que leurs produits ne peuvent se vendre pas car trop chers par rapport aux produits importés et subventionnés du nord (Grands groupes agricoles pouvant bénéficier des aides de ces Etats riches). N’arrivant pas à avoir des fonds, de l’argent, ces paysans ne peuvent se nourrir et nourrir leurs familles. Beaucoup vont dépérir. Mortalité infantile très élevée cette année. Des deuils à n’en plus finir, des larmes, des cris, des dépressions et des suicides.

Le temps passe… et après maintes déconvenues, ne supportant plus cet état de fait, voulant vivre, non plutôt survivre dirai-je, ces paysans se rendent à la capitale dans l’espoir, croient-ils ces malheureux, d’une vie meilleure.
Ils veulent en tant qu’êtres humains être simplement heureux. Leurs enfants n’ont-ils pas le droit d’être heureux ? de sourire ? de manger à leur faim ? Pourquoi ne pourraient-ils pas aussi aspirer à une existence simple certes, mais heureuse » ?
Ce n’est pas tout le monde qui a cette étonnante – et très rare – capacité fuir la misère. Quand on a vécu pendant longtemps dans un endroit, qu’on y a tous ses amis, ses souvenirs, il n’est pas aisé de tout laisser derrière soi malgré l’ombre menaçante de l’ange de la mort, malgré ses sous-fifres que sont la misère et la faim. Beaucoup (surtout les personnes âgées, infirmes…) restent par dépit, ne sachant ou aller, que faire, etc.

Ces paysans arrivent donc enfin en ville. Et là, terrible désillusion !!! la vie n’y est point meilleure. Certes, une minorité réussit à s’en sortir : Les classes aisées, éventuellement des classes moyennes supérieures. Des bureaucrates proches du pouvoir « autoritaire » en place. Mais la majorité de la population est dans une indigence digne des miséreux de ces romans de Victor Hugo ou d’Emile Zola. Oh, bien sûr, la croissance est élevée mais c’est du fait des ressources naturelles. Croissance en outre confisquée par le plus petit nombre (Hommes politiques corrompus, multinationales, etc.). Il faut prendre garde à tous ces chiffres et statistiques parfois trompeurs car comme le dit si bien Alfred Sauvy : « Les statistiques sont des êtres fragiles qui, à force d’être torturés, finissent par avouer tout ce que l’on veut leur faire dire »

Sans emploi, ne pouvant se loger dans les centre-ville du fait de la cherté de la vie, nos paysans vont se loger dans des bidons-villes, à la périphérie. Du fait de la pauvreté, le groupe – d’ordinaire si solidaire – va s’éparpiller. Certains pour survivre vont « voler », « travailler tels des forçats », se prostituer et que sais-je encore.. car mourir bouche ouverte et langue pendante, c’est assez désagréable. L’insécurité et la pauvreté : association explosive depuis l’avènement de la civilisation.

Notre héroïne, celle qu’on va suivre, se prénomme Claire et est la fille aînée d’une de ces familles de paysans.
La vie est dure. Le soleil, les maladies, les deuils, n’épargnent point cette petite famille. Même s’ils souffrent déjà assez, ils arrivent malgré tout à garder le sourire et parfois la générosité.
N’en pouvant plus, Claire décide qu’elle ne veut plus survivre mais tenter de VIVRE. Elle ne veut pas mourir dans ce ghetto. Elle veut vivre, rire, aimer et si possible aider sa famille, fonder peut-être une famille et qui sait ? Se permettre – idée folle mes amis ! – de découvrir autre chose. C’est la plus courageuse. Elle rappelle à son vieux père, sa mère décédée quelques années plus tôt du fait d’une maladie redoutable, une maladie dont elle pouvait guérir mais faute de moyens… N’ayant pas de moyens, le brave homme n’avait pu malheureusement s’offrir les prestations d’une clinique privée, et Dieu seul sait qu’il aurait vendu son âme pour sauver sa bien-aimée. Qui ne se sacrifierait pas pour sauver son enfant ou sa femme ?

Le service public ? Quel service public?!! L’argent du contribuable, c’est l’argent de l’Homme politique corrompu. Oh certains ont bien voulu protester contre cette corruption endémique, sûrs de leur bon droit, mais il y a toujours des prisons et la torture pour ramener à la raison les petites gens.

Claire décide donc de partir. Malgré l’avis de son père. Claire veut juste vivre. Elle ne veut plus demeurer dans ce gigantesque mouroir qu’est son bidonville. En fait, c’est pas qu’elle ne le souhaite plus, mais elle n’en peut plus. Elle a assez pleuré, assez crié…Elle en a assez. Parmi ses amis d’enfance, beaucoup ne la suivront pas…

Un long périple commence alors, fait d’humiliations, de vexations, de honte car on peut être pauvre et rester digne, on peut être pauvre et rechigner à l’illégalité malgré le fait qu’on le fasse pour la VIE.

Pendant ce long périple donc, elle fera la connaissance de ces horribles trafiquants. Elle fera la rencontre de nouveaux « amis ». Marchant à l’ombre des arbres, violée à de multiples reprises par certains de ces trafiquant car il faut payer en « nature », courant pour échapper aux gardes-frontières et leurs molosses, voguant dans les mers dans une minuscule pirogue, dans le froid, horrible froid, avec des ténèbres à épouvanter le plus courageux des spartiates, la peur de mourir de ne plus voir les siens, une minute équivalant à des heures (nous connaissons tous ce phénomène de temps perçu et temps réel, de l’intensité du temps, d’une minute dans des situations particulières…) , les larmes, beaucoup de larmes, le silence de la nuit, elle perdra beaucoup d’amis. Énormément d’amis. Noyades, faim, bref le quotidien de notre société. Ce n’est qu’un détail. Passons.
Un esprit cynique dirait que la nature a quelque chose de magnifique car elle permets toujours aux espèces de s’adapter. Et quelque chose de cruel, car elle ne sélectionne que les plus capables, les plus forts. Il s’opère donc là une sélection naturelle. Ce sont les plus forts et les plus courageux,minoritaires donc, mais aussi les plus chanceux qui survivent et qui débarquent dans ce monde nouveau pour eux qu’est l’Occident.

Arrivée enfin dans cet environnement nouveau, amaigrie, à jamais changée du fait de son parcours, des ces deuils, de cette odyssée, elle s’émerveille tout d’abord. Effectivement, c’est bien différent de chez elle. Il n’y a pas de conflits civils meurtriers à proximité où des femmes se font violer continuellement, inlassablement. Il y a la paix, et une certaine abondance.
L’Occident : Un îlot de bonheur, d’abondance dans un océan de malheurs, de faim, de pauvreté. Et dans cet îlot de bonheur, une minorité de la minorité détient une grande partie des richesses et culpabilise continuellement les pauvres et classes intermédiaires mais ce n’est qu’un détail après tout, n’est ce pas ? Passons.

Les pauvres d’ici sont des riches chez elle. Elle ne peut travailler du fait de son illégalité et pourtant, elle veut travailler, à tout prix. Quel que soit le job, le salaire. Ce sera toujours mieux que chez elle et au moins, elle pourra manger à sa faim.
Elle doit se faire toute petite car les autorités veillent. Elle a entendu parler des chasses à l’Homme. Elle ne connait que trop, via les récits de nouveaux amis, les risques à errer dans les rues piétonnes. Les enfants détenus dans les centres de rétentions, des femmes violemment plaquées contre le sol lors de contrôles d’identité….
Elle ne souhaite tout simplement pas retourner dans son îlot de misère synonyme pour elle de Mort, de Désespérance…

Alors…. Elle réussit donc à trouver un travail au noir pour vivre. C’est dur, c’est de l’exploitation, mais au moins, elle a quelque chose. Elle ne peut disposer d’aides car elle est dans l’illégalité. Qu’importe ! Elle peut au moins se nourrir et c’est l’essentiel encore une fois.
Par un heureux hasard, elle tombe amoureuse car même si elle est pauvre, issue d’un pays du sud, elle reste une jeune femme, belle et désirable pour qui sait voir au-delà d’un visage triste, tourmentée, et peut encore aimer. La vie est dure.

Les tracas n’épargnent pas les pauvres; Il n’y a pas de seuil pour ces choses-là même si on est miséreux.

Le jeune homme s’appelle Lucas. Il est gentil, beau, un peu naïf et sincèrement amoureux. Un précaire lui aussi qui vivote au gré des missions d’intérim et dont la vie passée n’a pas été des plus faciles : Parents divorcés. Père ivrogne. Tentative de suicides du fait de sa précarité Etc mais passons, ce ne sont que des détails.

Quelques années passent. Cela fait maintenant 7 ans qu’elle essaie de vivre dans ce pays malgré l’illégalité. Elle a bien tenté de régulariser sa situation mais au regard de l’opinion en ce moment, de la crise, de la quête perpétuelle des boucs-émissaires, il ne fait pas bien d’être un étranger, encore moins un clandestin. Les politiques suivent.
Elle a pu mettre un peu d’argent de coté et en envoyer de temps en temps pour permettre à son père de survivre, à son petit frère de partir à l’école. Elle fait parfois l’objet de regards haineux, xénophobes, mais elle garde toujours le sourire (forcé ou nerveux ?) et se contente de baisser la tête pour ne pas trop se faire remarquer.
Elle est toujours avec son compagnon. Ils s’aiment. Elle a un enfant âgé d’à peine quelques mois. C’est une fille forte, sa vie ne fut pas simple mais elle ne peut s’empêcher d’avoir des larmes aux yeux quand elle voit des familles heureuses au dehors. Elle les envie… Si seulement…

Et là survient le drame. Par téléphone. son frère lui annonce le décès de son père. Ce père qui avait tant d’affections pour elle. Qui l’a tant aimée. Elle se rappelle son regard tendre malgré la fatigue, le dur labeur de celui-ci pour ne serait-ce que nourrir sa famille au quotidien. Ce père qui se privait souvent de manger pour que ses enfants puissent le faire. Ce père qui n’a point eu de nouvelles relations amoureuses. En avait-il seulement le temps et l’envie ? Elle se rappelle de la tristesse de cet homme à la mort de son épouse. Elle se rappelle les prières de celui-ci pour que sa petite fille puisse connaître un destin meilleur que le sien. Que Faire ? Rien à part pleurer, juste pleurer. éventuellement crier mais à quoi bon ? Il ne reviendra pas et il ne faut pas se faire remarquer, surtout pas.

Voyager pour pouvoir assister à l’enterrement ? Elle ne le peut. Si elle part, elle sera fichée car elle n’est pas en règle. Si ELLE part, elle perdra son conjoint, ses amis, sa vie et peut-être même son enfant. Mais en même temps, ne pas assister à l’enterrement de son père, n’est-ce pas l’un des plus horribles malheurs ?

Elle fera une dépression pendant quelques mois et restera à jamais marquée. Ce sont les funestes marques d’une vie tourmentée. La précarité n’aide pas. Comme je vous l’ai dit, il n’y a pas de seuil pour le malheur.

En allumant la télévision, en ce soir d’été, elle écoute un débat où il est question des étrangers, de leurs coûts. De leur volonté de ne pas s’intégrer. De leur indolence.
Elle regarde intensément son compagnon et son bébé. Ce joli bébé qui sourit, avec ses grands yeux tout clairs, qui est le fruit de leur amour et qui est l’incarnation vivante d’une rencontre harmonieuse entre deux cultures. A quoi bon se lamenter ou s’indigner ? Cela ne changera rien. Mieux vaut en rire. Les pauvres peuvent aussi rire de leurs malheurs.

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Une réflexion sur “Une Odyssée humaine

  1. culturieuse dit :

    Très touchant. Comme quoi le storytelling est efficace. En impliquant le lecteur affectivement, on peut l’inciter à comprendre des choses importantes. Et je le dis sans cynisme. La littérature nous ouvre au monde.

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