L’ « État-nation est un outil de domination (ou de contrôle) et de conquête  »

 

copé marine

 

Texte rédigé en 1908

 

[ » l’idée de NATION est intimement liée à une époque précise du développement moderne. Les intérêts marchands de la bourgeoisie, les courants démocratiques, la culture populaire – tels sont les aspects typiques de la société bourgeoise. »

 » la quintessence de l’ « IDÉE NATIONALE » bourgeoise moderne réside en ce que, aux yeux de la bourgeoisie de chaque pays, sa propre nation, sa « patrie » est destinée par nature à servir de marché pour ses produits, comme s’il s ‘agissait d’un patrimoine exclusif, accordé par le dieu Mercure. Du moins, c ‘est ainsi que se présente la question nationale là où le capitalisme se développe « normalement », sans soubresauts, c’est-à-dire là où la production pour le marché intérieur précède la production destinée à l’exportation. C’est ce qui s’est produit en Allemagne et en Italie.

La bourgeoisie capitaliste a besoin en outre, pour bien se développer, de nombreuses autres conditions : un militarisme fort, garant de l’inviolabilité de sa « patrie » en même temps qu ‘instrument pour lui ouvrir le marché mondial ; ensuite, une politique douanière appropriée, des formes adéquates d’administration des communications, de la justice, du système scolaire et de la politique financière. Bref, pour se développer, le capitalisme a besoin non seulement de marchés mais aussi de tout l’appareil d’un État capitaliste moderne. Pour exister normalement, la bourgeoisie n’a pas exclusivement besoin de conditions économiques de production mais elle a aussi besoin de conditions politiques pour asseoir son pouvoir de classe.

Il en résulte que la forme spécifique des aspirations nationales, le véritable intérêt de classe de la bourgeoisie, c’est l’avènement de l’indépendance étatique. L’État-nation est également la forme historique indispensable à la bourgeoisie pour passer de la défensive nationale à l’offensive, de la protection et de la réunion de sa propre nationalité à la politique de conquête et de domination d’autres nationalités. Tous les « États-nations » actuels sans exception correspondent à cette description, annexant leurs voisins ou des colonies, opprimant les nationalités conquises.

Ce phénomène n’est compréhensible que si l’on considère le fait que, pour la bourgeoisie, un mouvement d’unification et de défense de sa propre nationalité peut exister avec l’oppression d’une autre nationalité, ce qui est contradictoire avec l’idéologie même de l’ « État-nation ». La bourgeoise allemande offre en 1848 un exemple frappant de ce phénomène dans son attitude envers la question polonaise. Pendant la Révolution, au milieu des effusions de patriotisme allemand, Karl Marx et ses amis, comme on le sait, plaidèrent la cause de l’indépendance de la Pologne et sur cette question comme sur tant d’autres, ils prêchèrent dans le désert. Dès son premier stade de développement, l’« État-nation » allemand ne se conforma nullement à la conception admise de l’État-nation en ce qui concerne les nationalités et se contenta de la parodier. En fait, les frontières du Reich scindait la nation allemande, la répartissant entre l’Autriche et le nouvel État « nationale » d’Allemagne, rassemblaient et opprimaient sous la même administration, des Allemands et des allogènes polonais, danois, français.

Plus frappant encore est l’exemple de la Hongrie dont la lutte pour l’indépendance suscita à l’époque tant d’admiration, au point que même nos dirigeants révolutionnaires polonais Bem, Wysocki et Dembinski ont fourbi leurs armes en sa faveur. Mais, du point de vue des nationalités, ce n’était rien d’autre qu’une tentative pour asseoir le pouvoir de classe d’une minorité magyare sur un pays comportant neuf nationalités, les Magyars opprimant brutalement les autres. Le prix payé pour l’« indépendance » nationale des Hongrois fut la séparation des Slovaques des Carpates de leurs frères tchèques des Sudètes, des Allemands de Presbourg, de Temesvar et de Transylvanie des Allemands d’Autriche, des Serbes et des Croates de Dalmatie de la Croatie et des Slovènes.

 » Ce caractère équivoque du patriotisme bourgeois, fondé essentiellement sur les intérêts conflictuels des diverses nationalités plutôt que sur l’harmonie n’est compréhensible que si l’on admet que le fondement historique des mouvements nationaux modernes de la bourgeoisie n’est rien d’autre que l’aspiration au pouvoir de classe, ces aspirations trouvant leur expression dans une forme sociale spécifique ; l’État capitaliste moderne qui est « national » en ce qu’il permet à la bourgeoisie d’une nationalité donnée d’exercer sa domination sur toute la population mélangée de l’État. Les institutions démocratiques et l’enseignement populaire – ces éléments idéologiques distinctifs de l’idée nationale mentionnés par Kautsky – ne sont que des aspects secondaires dans un État bourgeois qui s’adaptent facilement au cadre et à l’esprit de l’État, pour autant que la bourgeoisie en a besoin. C’est pourquoi l’indépendance et l’unification étatique constituent l’axe véritable autour duquel tournent les mouvements nationaux de la bourgeoisie « .
« Du point de vue des intérêts du prolétariat, les choses sont bien différentes. »

« Les intérêts du prolétariat sur la question nationale sont antagonistes avec ceux de la bourgeoisie. Le souci de garantir aux industriels de la « patrie » un marché intérieur et d’acquérir de nouveaux marchés par la conquête, par une politique coloniale ou militaire, toutes choses qui font partie des intentions de la bourgeoisie lorsqu’elle crée un État « national », ne peuvent être les objectifs d’un prolétariat conscient. »

 » la politique nationale du prolétariat se heurte de front à la politique bourgeoise en ce que son essence, elle est toujours défensive, jamais offensive, reposant sur l’harmonie des intérêts de toutes les nationalités et non sur la conquête ou la soumission de l’une par l’autre. Le prolétariat conscient de chaque pays a besoin pour se développer d’une existence paisible et du développement culturel de sa propre nationalité mais il n’a nullement besoin que sa nationalité en domine d’autres. C’est pourquoi, vu sous cet angle, l’État- « nation » en tant qu’appareil de domination et de conquête de nationalités étrangères indispensable à la bourgeoisie ne signifie rien pour les intérêts de classe du prolétariat. »

 » l’État-nation n’est qu’un résidu de l’idéologie décadente de la petite bourgeoisie d’Allemagne, d’Italie, de Hongrie – de toute l’Europe centrale dans la première moitié du XIXe siècle. C’est un slogan appartenant à la panoplie du libéralisme bourgeois décati. »

 » La substance et l’essence de l’État moderne n’incluent pas la liberté et l’indépendance de la « nation » mais uniquement la domination de classe de la bourgeoisie, une politique protectionniste, des impôts indirects, le militarisme, la guerre et la conquête.  »

 »  les « États-nations », même sous la forme de républiques, ne sont pas le produit ou l’expression de la « volonté du peuple » comme l’affirme la phraséologie de la théorie libérale et le répète celle de l’anarchisme. Les « États-nations » sont aujourd’hui les mêmes outils et formes du pouvoir de classe de la bourgeoisie que l’étaient les États précédents, non-nationaux et, comme eux, ils aspirent à la conquête. Les États-nations ont les mêmes tendances conquérantes, belliqueuses et oppressives – en d’autres termes, des tendances à devenir « non-nationaux ». c’est pourquoi se développent constamment parmi les États nationaux des querelles et des conflits d’intérêts et même si aujourd’hui, par miracle, tous les États devenaient « nationaux », ils offriraient dès le lendemain la même image de guerre, de conquête et d’oppression. L’exemple donné par Marx est caractéristique à cet égard. Pourquoi et à quel propos la guerre a-t-elle éclaté entre les États-Unis et le Texas ? La Californie était indispensable au développement économique des États-Unis, d’abord comme réserve d’or au sens propre, ensuite comme ouverture sur l ‘Océan Pacifique. Seule l’acquisition de ce pays pouvait permettre aux États-Unis de s’implanter d’un océan à l’autre, de s’établir et de s’ouvrir des débouchés autant à l’Ouest qu’à l’Est. Pour les Mexicains attardés, la Californie n’était qu’une possession territoriale. Les intérêts de la bourgeoisie l’ont emporté. L’ « État-nation » adulé et idéalisé par les anarchistes comme émanant de la « volonté du peuple » fut un instrument efficace de conquête dans l’intérêt du capitalisme. »

 » L’histoire de l’Amérique du Sud moderne offre des exemples de cet ordre, encore plus frappants. Nous avons déjà mentionné le caractère ambigu de la libération « nationale » des colonies espagnoles et portugaises à l’aube du XIX° siècle. Ici, c’est leur devenir politique en tant qu’« États-nations » indépendants qui nous intéresse car il offre une illustration pittoresque de la phraséologie anarchiste sur la « liberté nationale » et la « volonté du peuple ».

Le Brésil s’est libéré du Portugal à l’issue d’une lutte acharnée en 1825. La même année, une guerre a éclaté entre le Brésil et l’Argentine qui venait de se libérer du joug espagnol, à propos de la province du Banda oriental. Les deux nouveaux États-« nations » voulaient s’emparer de cette province qui finit par conquérir elle-même son indépendance comme République d’Uruguay, uniquement grâce à l’intervention armée des États européens qui avaient des intérêts coloniaux en Amérique du Sud. La France et l’Angleterre lancèrent un ultimatum à l’Argentine qui refusait obstinément de reconnaître l’indépendance de l’Uruguay et du Paraguay. Par conséquent, en 1845, une autre guerre éclata avec la participation du Paraguay, de l’Uruguay et du Brésil. En 1850, la guerre reprit entre le Brésil et l’Argentine, le Brésil parvenant, avec l’aide du Paraguay et de l’Uruguay, à défaire l’Argentine, à la suite de quoi il conquit l’Uruguay. En 1864 il obligea littéralement l’Uruguay « indépendant » à se soumettre par la force armée. Le Paraguay protesta contre cette action et déclara la guerre au Brésil qui fut rejoint par l’Argentine et l’Uruguay. Cette guerre qui dura de 1865 à 1870 finit par assurer au Brésil où régnaient moins « la volonté du peuple » que la volonté et les intérêts des planteurs de café la position de Grande puissance dominante en Amérique du Sud. Cette histoire n’a pas porté atteinte à la domination des Blancs au Brésil (qui constituent un peu moins du tiers de la population) sur les noirs et les métis. Ce n’est qu’après des luttes internes que l’émancipation des esclaves fut proclamée en 1871, associé à une indemnisation devant être versée aux propriétaires sur fonds publics. Le Parlement étant l’instrument des planteurs, il n’a pas voté ces fonds et l’esclavage continua à être pratiqué. En 1886 fut proclamée l’émancipation des esclaves âgés de plus de soixante-dix ans ; les autres devaient attendre dix-sept ans de plus. Mais en 1888, le parti dynastique, luttant pour maintenir le trône, imposa au Parlement l’abolition générale de l’esclavage sans indemnisation, démarche décisive pour l’avenir du mouvement républicain. Les planteurs se rangèrent en masse derrière le drapeau républicain et, à l’issue du putsch militaire de 1889, la République du Brésil fut proclamée .

Tel est l’aspect idyllique pris par les conditions internes et les événements en Amérique du Sud depuis l’époque de l’essor des « États-nations » et l’instauration de la « volonté du peuple ». Les États-Unis d’Australie offrent un joli complément à ce tableau. A peine ces États étaient-ils sortis du statut de colonies anglaises, à peine avaient-ils conquis leur indépendance sous la forme d’une république fédérée – l’idéal de la phraséologie bakouniniste – qu’ils lancèrent une politique offensive en direction des Nouvelles Hébrides, voisines de la Nouvelle Guinée et, imitant fidèlement les États-Unis d’Amérique, ils proclamèrent leur propre doctrine « nationale » : « L’Australie aux Australiens ». L’expansion simultanée de la marine de l’Union australienne sert à souligner cette doctrine.

Si d’une part, l’indépendance politique, c’est-à-dire l’État-nation est nécessaire au capitalisme et correspond à l’intérêt de classe de la bourgeoisie précisément parce qu’un État-nation est un outil de domination (ou de contrôle) et de conquête, d’autre part, la classe ouvrière s’attache au contenu culturel et démocratique du nationalisme, ce qui revient à dire que les ouvriers ont intérêt à voir s’instaurer des systèmes politiques susceptibles d’assurer le libre développement de la culture et de la démocratie dans la vie nationale par des moyens de défense et non de conquête, dans l’esprit de la solidarité entre les diverses nationalités qui font historiquement partie de même État bourgeois. Egalité devant la loi pour les nationalités et les organisations politiques, assurance d’un développement culturel national – telles sont les formes générales du programme du prolétariat, un programme résultant naturellement de sa position de classe par contraste avec le nationalisme de la bourgeoisie. ]

L’Etat-nation et le prolétariat

 

Rosa Luxembourg

 

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